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Nos songes merveilleux, où s'en sont-ils allés,
Refuges inconnus
D'habitants inconnus, ou des astres
Demeures du jour, et lit lointain
De la jeune aurore, et nocture
Sommeil caché de la plus grand étoile ?
Tous, d'un coup, dissipés,
Le monde est figuré dans une brève carte ;
Tout est semblable à tout, dans le dévoilement,
Seul s'accroît la néant. Rejoint à peine,
Le vrai t'enlève à nous,
O cher imaginaire : de toi s'écarte à jamais
Notre esprit ; à ton premier,
Ton merveilleux pouvoir nous soustraient les années,
Et le confort de nos souffrances est mort.  

Nostri sogni leggiadri ove son giti 
Dell'ignoto ricetto
D'ignoti abitatori, o del diurno
Degli astri albergo, e del rimoto letto
Della giovane Aurora, e del notturno
Occulto sonno del maggior pianeta?
Ecco svaniro a un punto,
E figurato è il mondo in breve carta;
Ecco tutto è simile, e discoprendo,
Solo il nulla s'accresce. A noi ti vieta
Il vero appena è giunto,
O caro immaginar; da te s'apparta
Nostra mente in eterno; allo stupendo
Poter tuo primo ne sottraggon gli anni;
E il conforto perì de' nostri affanni.  



Extrait de "Ad Angelo Mai", Canti, Giacomo Leopardi

Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ?

Assis dans une bibliothèque municipale. Déconcentré par l'observation perverse. Une fille passe, et plus rien ne se met à penser. Regarder des gens s'arrêter devant les étagères de philosophie. Qu'ils semblent perdus... Un lycéen ou un prépa littéraire bloque devant les bouquins, la liste donnée par son professeur pour une dissertation à la main, cherchant minutieusement les titres comme on cherche une réponse à un problème de maths sur la copie du voisin. Le face à face avec ces livres, c'est un visage dessinant une angoisse teintée d'incompréhension admirative. Le "peuple" est hermétique à la philosophie car il tient la philosophie pour hermétique. Un blockbuster sans making-of. Un autre monde. Mythique. Sacré.

Kierkegaard a d'ailleurs un nom qui porte déjà en lui une aura particulière. On lit sa philosophie dans la constrution de son nom, ces doubles voyelles emprisonnées par des consonnes aggressives, un son mécanique... Une autre fille passe... Pour quelle raison ?

Perfection in every details
Fabricated from
the curl of the hair
To the tip of the nail
Because our units never fail
We know you'll be happy.

I need a unit to sample and hold.
But not the lonely one
A new design, new design

Don't hesitate to give us a call
We know you'll be satisfied
When you energize
And see your unit come alive
We know you'll be happy.

I need a unit to sample and hold.
But not the lonely one
A new design, new design

Les filles sont belles parce qu'on peut les résumer en une chanson, un poème, un film, voire une phrase. On ne peut pas résumer Kierkegaard en une phrase. Même un seul de ses livres. On ne peut même pas résumer son nom, à vrai dire.

Il semble qu'il ne ratait pas une représentation du Don Giovanni de Mozart quand celle-ci se présentait à lui. Son Journal du Séducteur ne fera pas dire le contraire. Le personnage décrit sous un pseudonyme en forme d'alter-ego (on se demande alors : un ego n'est-il pas toujours alter ?), Johannes, est bien proche de cette réplique du héros de Molière : "tout le plaisir de l’amour est dans le changement." (Acte I, scène 2).

Qui mieux que ce personnage inspiré de Don Juan et de la vie du philosophe pourrait rendre compte de ce stade où l'homme vit dans une sorte de "carpe diem" dans sa signification la plus triviale, où l'on vit de l'instant présent et de toutes ses jouissances ? Le narrateur note : "toute sa [Johannes] vie avait pour but la jouissance".
Quand ce même narrateur avoue "ah ! une mauvaise conscience peut rendre la vie intéressante", on voit poindre un sous-entendu quant à la vie "esthétique" du séducteur. Une introduction ambiguë car le narrateur veut assouvir son désir de connaissance quitte à payer le prix de la mauvaise conscience entraînée par la façon dont il se procure cette connaissance, de la même façon qu'un séducteur veut assouvir son désir.

“La femme inspire l’homme tant qu’il ne la possède pas” et c'est pourquoi l'homme sauve la femme (mais la sauve uniquement pour lui. La femme, elle, ne considère pas avoir à être sauvée, et elle a sans doute raison) par l'art, puisque ce dernier, en revanche, l'homme ne pourra jamais le "posséder". "Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être" écrivait Pascal dans les Pensées.
Mais en essayant de sauver la femme, l'homme se perd...

Si la vie de Johannes est qualifiée de "trop intellectuelle", il finira donc dans le désespoir qu'il essayait de fuir, égaré entre "le monde dans lequel nous vivons" et celui "loin à l'arrière-plan". Et oui, tout près, là, derrière la vie, il y a l'idéal... A moins que ce ne soit l'inverse... Le narrateur finit son portrait : "cela sera plus horrible encore pour lui", "moi aussi j'ai été entraîné dans ce monde nébuleux, dans ce monde des rêves où à chaque instant on prend peur de sa propre ombre. Souvent j'essaie en vain de m'en arracher".

Tiens, ça fait penser à Nerval...

Je suis le ténébreux - le veuf, - l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie;
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Une fille encore. Dans les escaliers cette fois. Descente et sortie des lieux ralenties pour optimiser l'observation de ses formes. Dans la rue, une autre vient vers moi, déballant un speech "humanitaire." Tout chez elle est d'une laideur... "On ne réfute pas un Allemand avec un argument, mais avec de la rhubarbe", disait Nietzsche.

Durant l'été 2000, une affiche publicitaire choquante était placardée dans toutes les grandes villes d'Allemagne : elle montrait une fille au sortir de l'adolescence, en position assise, une télécommande de télévision à la main, qui fixait les spectateurs avec un regard résigné et en même temps provocateur ; sa jupe ne couvrait pas complètement ses jambes légèrement entrouvertes, de sorte que la tâche sombre entre ses cuisses était clairement visible. Cette grand photo était accompagnée des mots "Kauf mich !" ("Achète-moi !"). De quoi cette affiche faisait-elle donc la publicité ? Une observation plus approfondie nous révélait qu'elle n'avait absolument rien à voir avec la sexualité : elle tentait d'encourager les jeunes gens à jouer en bourse et à acheter des actions. Elle fonctionnait donc à deux niveaux, nous donnais d'abord à nous, spectateurs, l'impression d'être incités à acheter la jeune fille (visiblement pour des faveurs sexuelles) avant de délivrer son "véritable" message : elle est ce qui opère l'achat, non celle qui est à vendre. Bien sûr, l'efficacité de l'affiche reposait sur la "méprise" initiale, par la suite surmontée, qui continuait de résonner en nous, alors même que nous avions discerné le "véritable" sens de l'affiche. C'est cela la sexualité dans la psychanalyse : non pas l'ultime point de référence, mais le détour par une méprise initiale qui continue de résonner en nous, même après que nous avons saisi le "véritable" sens asexuel des choses.


Il est courant d'évoquer le "pansexualisme" de Freud et de l'interpréter comme l'idée que "quoi que nous disions ou fassions, nous pensons toujours essentiellement à ça" : la référence à l'acte sexuel serait l'ultime horizon de sens.

Pour autant que l'on accepte de faire du rapport sexuel la référence ultime, il est tentant de réécrire toute l'histoire de la philosophie moderne en ces termes :

- Descartes : "Je baise, donc je suis", autrement dit c'est seulement dans l'activité sexuelle intense que j'expérimente la plénitude de mon être (la réponse "décentrée" de Lacan à cette affirmation aurait été : "Je baise là où je ne suis pas, et je ne suis pas là où je baise", autrement dit ce n'est pas moi qui baise, mais "ça baise" en moi) ;
- Spinoza : à l'intérieur de l'Absolu en tant que Baise (coitus sive natura), il faut distinguer, selon la logique de la distinction entre natura naturans et natura naturata, la pénétration active de l'objet baisé - il y a ceux qui baisent et ceux qui sont baisés.
- Hume introduit ici le doute empiriste : comment savons-nous que la baise comme relation existe ? Nous faisons juste l'expérience d'objets dont les mouvements semblent coordonnés.
- La réponse kantienne à cette crise : "les conditions de possibilité de la baise sont en même temps les conditions de possibilité des objets (de) baise" ;
- Fichte radicalise alors la révolution kantienne : baiser est une activité inconditionnelle autopositionnante qui se divise en baiseur et objet baisé, autrement dit c'est le fait même de baiser qui constitue l'objet, le baisé ;
- Hegel : "il est crucial de concevoir la Baise non seulement comme Substance (la pulsion substantielle qui nous envahit), mais également comme Sujet (comme activité réflexive qui prend place au sein du sens spirituel) ;
- Marx : mieux vaut réellement baiser plutôt que de faire de la philosophie idéaliste masturbatoire, autrement dit, comme il le dit littéralement dans L'Idéologie allemande, la vraie vie, la vie réelle, est à la philosophie ce que le sexe réel est à la masturbation ;
- Nietzsche : la Volonté est, dans sa forme la plus radicale, Volonté de Baiser, qui culmine dans l'Eternel Retour du "j'en veux plus", du sexe se poursuivant éternnellement ;
- Heidegger : de la même manière que l'essence de la technologie n'a rien de "technologique", l'essence de la baise n'a rien à voir avec la baise en tant que simple activité ontique ; ou plutôt, "l'essence de la baise est la baise de l'Essence elle-même", ce qui veut dire que ce n'est pas seulement nous, humains, qui niquons notre compréhension de l'Essence, c'est l'Essence qui est déjà en soi niquée (inconsistante, se retirant, errante) ;
- Et cet aperçu de la manière dont l'essence elle-même est niquée, nous conduit en fin de compte à l'affirmation de Lacan : "il n'y a pas de rapport sexuel".


Slavoj Žižek, Lacrimae Rerum

Publié au CGB l'année dernière




La rentrée imminente me pousse à préparer pour tous nos chers enseignants en philosophie un petit guide de philosophie à l'usage de nos "jeunes". Pour se faire, j'ai pris l'exemple du sage parmi les sages, Socrate, dont j'ai illustré la doctrine à travers les us et coutumes de nos "jeunes". Ce qui donne à peu près ceci :

Socrate est un bon muslim, il veut enseigner l'humilité. Tout comme Allah, il prône un altruisme égoïste. Il pense également que la guerre sainte se déroule au coeur de l'âme de chacun, qu'il faut avoir le "soucis de son âme". Dans sa cité (Athènes), il agissait un peu comme un prophète, distillant la bonne parole, le respect de soi et des autres, aux mécréants qui le mettront à mort pour avoir corrompu la jeunesse (un peu comme on fait des procès à Sniper alors qu'on les kiffe) et pour avoir blasphémé sur leurs faux dieux.

Socrate est aussi un fan de bon son, il n'aime pas les baltringues qui veulent juste se faire du pez avec de la merde commerciale. Il kiffe Rohff mais pas Sinik. Pour lui la musique doit se limiter à produire certaines émotions et en exclure d'autres. Pour aller vite, il veut pas de ballades, c'est pour les pédales, faire pleurer c'est bon pour vendre des albums à des gonzesses mais si tu veux faire de la vraie zik t'as intérêt à montrer que t'as des couilles.

Socrate aime la défonce. Le Jack's, il l'aurait bu par litres. Notamment dans le Banquet écrit par Platon, on voit qu'il se met une bonne race avant d'expliquer aux autres pédés et surtout à la reine des folles de l'époque, Alcibiade, qu'il préfère niquer une bonnasse plutôt que de se faire toucher par un pire gay pareil. Quand une greluche en question dénommée Diotime vient lui expliquer que l'amour c'est deux moitiés qui se retrouvent pour ne faire qu'un, il comprend tout de suite le message (le même que dans le dernier clip de Booba ouais) et part donc mettre sa moitié dans la sienne.

Socrate adore le sport. Pour lui un des éléments essentiels de la culture est la préparation physique, en gros c'est un coach quoi, comme Eric Gerets ou Laurent Blanc. Le physique est tellement important pour lui qu'il dit que "la philosophie est la gymnastique de l'âme". Même que son ballon d'or, Platon (qui est un surnom, genre Ronaldo, et qui veut dire en grec "robuste"), a gagné quelques jeux olympiques de l'époque. Bref, Socrate, il aurait kiffé Benzema.


Voilà, bonne chance à nos gentils profs.

Pour fêter ce premier mai, un texte du méchant moustachu :

Les apologistes du travail. Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction » du travail, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail - on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême
- Et voici (ô épouvante !) que c'est justement le « travailleur » qui est devenu dangereux !
Les « individus dangereux » fourmillent ! Et derrière eux il y a le danger des dangers - l'individuum !


Nietzsche, Aurore, paragraphe 173, traduction Julien Hervier.

Courons-y : http://www.cartonnerie.fr/site/programmation.php?index=534






Encore un bilan de santé de la pensée au pays des Lumières.

En France, l'esprit critique est poussé à ses sommets : la preuve, tout le monde aime Obama. C'est merveilleux. Il est noir, il est beau, et il est de gauche. Mais plus que, ça : il est l'espoir. Le grand messie. C'est lui, le sauveur qui va regonfler les Etats-Unis et donc le monde entier, qui va arrêter le bellicisme à outrance des américains et instaurer la paix jusqu'en Palestine, qui va stopper le terrorisme, qui va se réconcilier avec le vieux continent et surtout avec notre beau pays que les méchants réacs (néo)conservateurs comme McCain détestent tant. Libération l'aime. Sarkozy l'aime. Le Monde l'aime. Segolène l'aime (oui, vous allez me dire, elle aime tout le monde en ce moment..."Fra-ter-ni-té"). Le Figaro l'aime. Les artistes l'aiment. Les femmes l'aiment. Les bobos l'aiment. Les anti-américains l'aiment. Le Pen l'aime.
La France aime Obama.

Alors qu'en fait, Obama, il est nul (McCain aussi hein).

Enfin bon..

Sketch hilarant des Monty Pythons prouvant (s'il en est besoin) que la plus haute ("chiante") pensée n'est pas incompatible avec l'humour le plus "drôle"...voire qu'ils sont étroitement liés :

Fragment des Minima Moralia :


84. Emploi du temps. - Il n'est sans doute rien qui distingue aussi profondément le mode de vie de l'intellectuel de celui du bourgeois que ceci : le premier ne reconnait pas l'alternative entre le travail et l'amusement. Un travail qui, pour rendre justice à la réalité, n'a pas d'abord à infliger au sujet tout le mal qu'il devra infliger plus tard aux autres, est un plaisir même quand il requiert un effort désespéré. La liberté qu'il signifie est comparable à celle réservée par la société bourgeoise au seul repos, dont une telle réglementation finit par nous priver. Inversement, celui qui sait ce qu'est la liberté ne supporte pas les amusements tolérés par cette société et, en dehors de son travail qui inclut, il est vrai, ce que les bourgeois réservent aux heures de loisirs en parlant de "culture", il n'acceptera aucun plaisir de substitution. Work while you work, play while you play - est une des règles fondamentales de l'autodiscipline répressive. Des parents qui faisaient une question de prestige des notes de leur enfant, étaient le moins disposés à admettre que celui-ci lise trop longtemps le soir ou finisse par ce qu'ils considéraient comme du surmenage intellectuel. Mais dans leur bêtise s'exprimait le génie de leur classe. La doctrine de la mesure en tant que vertu raisonnable, inculquée depuis Aristote, est entre autres choses un essai pour donner à la division de l'homme en fonctions indépendantes les unes des autres - qui est une nécessité sociale - des fondements si solides qu'aucune d'entres elles n'a plus aucune chance de passer à un autre et de faire penser à l'homme qui l'exerce. Mais on ne saurait pas davantage imaginer Nietzsche dans un bureau où une secrètaire répondrait au téléphone dans l'antichambre, assis jusqu'à cinq heures à sa table, qu'on ne pourrait l'imaginer jouant au golf apès une journée de travail. Seule l'astucieuse imbrication de bonheur et de travail laisse quelque porte ouverte à l'expérience, en dépit des pressions de la société. Elle est de moins en moins tolérée. Même les soi-disantes professions intellectuelles sont privées de toute joie à mesure qu'elles se rapprochent du business. L'atomisation ne se développe pas seulement entre les hommes, elle est en chaque individu, dans les différentes sphères de la vie. Aucun épanouissement ne doit être attaché au travail qui perdrait sinon sa modestie fonctionnelle dans la totalité de ses fins, aucune étincelle de réflexion ne doit tomber dans le temps des loisirs car elle pourrait se communiquer sinon à l'univers du travail et y mettre le feu. Alors que dans leurs structures le travail et l'amusement se ressemblent de plus en plus, on les sépare en même temps pas des lignes de démarcation invisibles, mais de plus en plus rigoureuses. Le plaisir et l'esprit en ont été également chassés. Partout règne un impitoyable esprit de sérieux et se déploie une activité de façade.

Dans "Le prix du progrès", un des fragments concluant La Dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer citent l'argumentation de Pierre Flourens, un physiologiste français du XIXème siècle, prenant position contre l'anesthésie médicale au chloroforme : Flourens soutient qu'il peut être prouvé que l'anesthésiant ne fonctionne que sur le réseau neuronal de la mémoire. Bref, alors que nous sommes charcutés à vif sur la table d'opération, nous ressentons pleinement la souffrance dans toute son horreur, mais au réveil, nous ne nous en souvenons plus... Pour Adorno et Horkheimer, il s'agit bien sûr de la métaphore parfaite du destin de la raison basé sur le refoulement de la nature elle-même : son corps, la part de la nature dans le sujet, ressent pleinement la douleur, il n'en reste pas moins que, par le refoulement, le sujet ne s'en souvient pas. C'est en ceci que réside la vengeance parfaite d'une nature que nous avons asservie : inconsciemment, nous sommes victimes de nous-mêmes, nous charcutant vivant...

Slavoj Žižek, La subjectivité à venir.


Si Flourens avait raison dans cette lettre, les voies obscures du gouvernement divin du monde se justifieraient pour une fois. L'animal serait vengé par les souffrances de ses bourreaux : chaque opération serait une vivisection. On nous soupçonnerait de nous comporter envers les autres hommes et envers la créature en général exactement comme nous nous comportons envers nous-mêmes après avoir subi une opération, - d'être aveugles devant la souffrance. Pour la connaissance, l'espace qui nous sépare des autres signifierait la même chose que le temps qui nous sépare de nos souffrances passées : une barrière insurmontable. Mais la domination permanente de la nature, la technique médicale et extra-médicale tirent leur force d'un tel aveuglement : elle ne serait rendue possible que grâce à l'oublie. La perte du souvenir comme condition transcendantale de la science. Toute réification est un oubli.

Theodor Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la raison.



Ouais, je sais, mettre le texte commenté en deuxième, c'est trop concept.

J'ai jamais été très doué pour le long argumentaire. En fait, j'ai toujours cette impression que ce qu'on appelle l'argumentation en opposition à la rhétorique reste elle même de la rhétorique. Je ne sais pas encore si cette impression est fausse, mais ce qui est sûr c'est que j'ai n'ai pas encore réussi à la disqualifier.

Quoi qu'il en soit, une autre chose est certaine : j'aime les aphorismes. En général, ils passent pour le fruit du savant philosophe. Quand on voit un "anonyme" les aligner, on se dit : "ça y est, il s'y croit".
En réalité, pour moi, ils ont surtout cet aspect du travail inachevé, brut, naïf. Des tentatives, des expérimentations de vérité, voire, des erreurs avouées. La présomption de la vérité sous la forme de l'erreur. C'est en ce sens que j'écris ici quelques "fragments" de pensée.
Une manière de se délester de quelques choses qui passent par la tête et qui pour ne pas partir à la poubelle car elles ne restent que des brouillons, deviennent mes coups d'essais. Et j'ai aussi cette autre impression que toutes les idées ne s'expriment pas de la même façon.
Mais principalement : une manière de mettre ces pensées à l'épreuve. Ce blog est un laboratoire et voici donc les expériences que je fais avec mes rats. Au final, ils vont peut-être tous périr. Ou peut-être qu'un deux sera le départ de la plus grande philosophie de tous les temps.

A voir :


1. La droite "décomplexée", c'est celle qui met des talonnettes.

2. Désormais, personne est un jeu de mot.

3. On doit comprendre que nous vivons dans une société du divertissement. Fort bien, mais de quoi sommes nous divertis ?

4. Je veux bien admettre que "le sens de la politique est la liberté". Mais alors, les "politiques" ont vraiment des problèmes d'orientation.

5. C'est quand il a décidé d'utiliser la pensée pour s'en prémunir que l'art est définitivement devenu artifice.

6. "La tradition est oubli des origines" Qu'est-ce que l'oubli de la tradition ?

7. L'Etat qui prétend rendre ses citoyens heureux est l'Etat totalitaire.

8. En plus d'avoir absorbé l'espace public, la société de consommation a aussi pris le contrôle de notre espace privé, mais ceci de manière muette et détournée.

9. J'ai enfin compris le "nouvel art" des artistes contemporains : se faire passer pour des artistes. Je passe depuis mon temps à m'excuser, car, c'est indéniable, ils sont sacrement doués.

10. Nouvelle éthique : Qu'est-ce qui étonne ?

11. Le peuple aime se faire masser (fallait bien une chute...).


Il est un livre qui me passionne. C'est Minima Moralia de Theodor Adorno.
Un jour, un ami (pas un "pote", un véritable ami, d'une amitié d'un temps ancien) qui m'avait déjà fait découvrir cet auteur me présenta ce livre.
Son impact, ma fascination. Feuilleté avec l'excitation d'un gamin qui teste son nouveau jeu vidéo, en oubliant la notice, je l'ai abordé avec le sérieux que j'avais au jeu quand j'étais enfant (en bon disciple nietzschéen), occupé à garder intacte cette tension de la concentration, du corps-à-corps au texte, et de la digression. Une lecture rapide, mais non précipitée.

Dès la dédicace, Adorno précise que l'objet de ces fragments est un domaine qui pour lui a été méprisé et oublié par les philosophes : l'éthique (je simplifie, Adorno parle de "doctrine de la vie juste"). C'est mon avis, ça commence bien. C'est vrai, ils font chier ces "philosophes" analytiques avec leurs conneries. Nous, ce qu'on veut, c'est savoir ce qui est bon.
La passion qui m'anime à chaque lecture de ce livre est aussi forte qu'elle est singulière. Elle est celle d'un homme qui n'a cette impression si forte que lorsque qu'il prend place aux côtés de Machiavel, Nietzsche ou Baudrillard. J'avais sans doute perdu l'habitude d'une pensée si vigoureuse, et à la passion s'ajoute donc la joie des retrouvailles avec une puissance de l'esprit qu'on avait oubliée.

Car oui, je fais partie de ceux qui ont perdus : je suis un "penseur". C'est à dire pour résumer que je suis chiant. "Joie" et "penser" associés ? Quoi, on peut prendre du plaisir à penser ? Tiens, justement, à propos de ça Adorno dit quelque chose, dans le fragment 84 : "Il n'est sans doute rien qui distingue aussi profondément le mode de vie de l'intellectuel de celui du bourgeois que ceci : le premier ne reconnaît pas l'alternative entre le travail et l'amusement". Oui, la "société de consommation" a gagné.

Comme on vient d'en avoir un avant goût, Adorno a fâcheusement tendance à jouer son Nietzsche dans ce livre, en trouvant la bonne formule pour tous les sujets. "Le fond et la forme" comme on dit (je ferais sûrement un article sur quels rares proverbes ne sont pas complétement débiles). Ce qu'il faut ajouter, c'est qu'avant l'heure Theodor décrypte à merveille la "société de consommation" et ce qu'il appelle "l'industrie culturelle". En gros, Adorno, c'est un peu comme Nietzsche et Baudrillard qui ont fusionnés (sans le kamehameha). Plus sérieusement, on y retrouve une esquisse de Simulacres et Simulation de Baudrillard, de l'hyperréalité, des images vides de la consommation, de l'aliénation totale de l'individu. Par exemple la dernière phrase de l'aphorisme 18 : "Il ne peut y avoir de vrai vie dans un monde qui ne l'est pas".

Adorno traite de toutes sortes de sujet avec l'esprit qui me sied : pessimiste mais gai. Un esprit au regard affûté, qui fait que tous les aphorismes qui constituent ce livre sont d'une richesse incroyable. C'est sans doute pourquoi je cite désormais du Adorno à longueur de temps...et que vous y aurez droit si vous trainez encore sur ce blog par la suite...

Voilà, je finis par le commencement, un extrait de la dédicace de Minima Moralia, de Theodor Adorno :

Le triste savoir dont j'offre ici quelques fragments à celui qui est mon ami concerne un domaine qui, il y a maintenant bien longtemps, était reconnu comme le domaine propre de la philosophie ; mais depuis que cette dernière s'est vue transformée en pure et simple méthodologie, il est voué au mépris intellectuel, à l'arbitraire silencieux et, pour finir, à l'oubli : il s'agit de la doctrine de la juste vie (da richtige Leben). Ce qui jadis méritait pour les philosophes de s'appeller la vie est devenu une affaire privée et ne relève plus finalement que de la consommation et, comme tel, tout cela est à la remorque du processus de production matérielle, dépourvue d'autonomie et de substance propre. [...] Ainsi, le regard que nous posons sur la vie s'est mué en une idéologie qui nous trompe en masquant le fait que cette vie n'existe plus.