Il est un livre qui me passionne. C'est Minima Moralia de Theodor Adorno.
Un jour, un ami (pas un "pote", un véritable ami, d'une amitié d'un temps ancien) qui m'avait déjà fait découvrir cet auteur me présenta ce livre.
Son impact, ma fascination. Feuilleté avec l'excitation d'un gamin qui teste son nouveau jeu vidéo, en oubliant la notice, je l'ai abordé avec le sérieux que j'avais au jeu quand j'étais enfant (en bon disciple nietzschéen), occupé à garder intacte cette tension de la concentration, du corps-à-corps au texte, et de la digression. Une lecture rapide, mais non précipitée.

Dès la dédicace, Adorno précise que l'objet de ces fragments est un domaine qui pour lui a été méprisé et oublié par les philosophes : l'éthique (je simplifie, Adorno parle de "doctrine de la vie juste"). C'est mon avis, ça commence bien. C'est vrai, ils font chier ces "philosophes" analytiques avec leurs conneries. Nous, ce qu'on veut, c'est savoir ce qui est bon.
La passion qui m'anime à chaque lecture de ce livre est aussi forte qu'elle est singulière. Elle est celle d'un homme qui n'a cette impression si forte que lorsque qu'il prend place aux côtés de Machiavel, Nietzsche ou Baudrillard. J'avais sans doute perdu l'habitude d'une pensée si vigoureuse, et à la passion s'ajoute donc la joie des retrouvailles avec une puissance de l'esprit qu'on avait oubliée.

Car oui, je fais partie de ceux qui ont perdus : je suis un "penseur". C'est à dire pour résumer que je suis chiant. "Joie" et "penser" associés ? Quoi, on peut prendre du plaisir à penser ? Tiens, justement, à propos de ça Adorno dit quelque chose, dans le fragment 84 : "Il n'est sans doute rien qui distingue aussi profondément le mode de vie de l'intellectuel de celui du bourgeois que ceci : le premier ne reconnaît pas l'alternative entre le travail et l'amusement". Oui, la "société de consommation" a gagné.

Comme on vient d'en avoir un avant goût, Adorno a fâcheusement tendance à jouer son Nietzsche dans ce livre, en trouvant la bonne formule pour tous les sujets. "Le fond et la forme" comme on dit (je ferais sûrement un article sur quels rares proverbes ne sont pas complétement débiles). Ce qu'il faut ajouter, c'est qu'avant l'heure Theodor décrypte à merveille la "société de consommation" et ce qu'il appelle "l'industrie culturelle". En gros, Adorno, c'est un peu comme Nietzsche et Baudrillard qui ont fusionnés (sans le kamehameha). Plus sérieusement, on y retrouve une esquisse de Simulacres et Simulation de Baudrillard, de l'hyperréalité, des images vides de la consommation, de l'aliénation totale de l'individu. Par exemple la dernière phrase de l'aphorisme 18 : "Il ne peut y avoir de vrai vie dans un monde qui ne l'est pas".

Adorno traite de toutes sortes de sujet avec l'esprit qui me sied : pessimiste mais gai. Un esprit au regard affûté, qui fait que tous les aphorismes qui constituent ce livre sont d'une richesse incroyable. C'est sans doute pourquoi je cite désormais du Adorno à longueur de temps...et que vous y aurez droit si vous trainez encore sur ce blog par la suite...

Voilà, je finis par le commencement, un extrait de la dédicace de Minima Moralia, de Theodor Adorno :

Le triste savoir dont j'offre ici quelques fragments à celui qui est mon ami concerne un domaine qui, il y a maintenant bien longtemps, était reconnu comme le domaine propre de la philosophie ; mais depuis que cette dernière s'est vue transformée en pure et simple méthodologie, il est voué au mépris intellectuel, à l'arbitraire silencieux et, pour finir, à l'oubli : il s'agit de la doctrine de la juste vie (da richtige Leben). Ce qui jadis méritait pour les philosophes de s'appeller la vie est devenu une affaire privée et ne relève plus finalement que de la consommation et, comme tel, tout cela est à la remorque du processus de production matérielle, dépourvue d'autonomie et de substance propre. [...] Ainsi, le regard que nous posons sur la vie s'est mué en une idéologie qui nous trompe en masquant le fait que cette vie n'existe plus.

7 Comments:

  1. Paracelse said...
    En effet, ça se rapproche de Baudrillard.
    Nicolas said...
    Voici un lien très intéressant où Derrida parle d'Adorno :
    http://www.monde-diplomatique.fr/2002/01/DERRIDA/16038
    DT said...
    Génial merci.
    J'ai trop de chose à dire sur texte, notamment le fait que je me suis fait les mêmes réflexions (enfin, les mêmes, façon de parler hein...) que Derrida sur le texte traitant du rêve tiré des Minima Moralia.

    Je ne vais donc pas m'éterniser et je retiendrais cette phrase à propos d'Adorno qui est tout à fait juste :

    "Je préfère entendre dans cette profession de foi un appel à une nouvelle Aufklärung."
    Ecole de Reims said...
    "Qu’est-ce que la philosophie, pour le philosophe ? L’éveil et le réveil. Tout autre, mais non moins responsable, serait peut-être la réponse du poète, de l’écrivain ou de l’essayiste, du musicien, du peintre, du scénariste de théâtre ou de cinéma."
    "le rêve est l’élément le plus accueillant au deuil, à la hantise, à la spectralité de tous les esprits et au retour des revenants"
    DT said...
    Oui, très bon choix de l'Ecole de Reims.

    Voici également un passage à retenir, en relation avec ce à quoi je tiens, en relation avec une nouvelle Aufklärung :


    "Ohnmächtig, j’y insiste : sans pouvoir, vulnérables. Si le temps m’en était donné, j’aurais aimé faire plus qu’esquisser une reconstitution ; j’aurais exploré une logique de la pensée d’Adorno qui tente de façon quasi systématique de soustraire toutes ces faiblesses, ces vulnérabilités, ces victimes sans défense à la violence, voire à la cruauté de l’interprétation traditionnelle, c’est-à-dire à l’arraisonnement philosophique, métaphysique, idéaliste, dialectique même, et capitalistique. L’exposition de cet être-sans-défense, cette privation de pouvoir, cette vulnérable Ohnmächtigkeit, cela peut être aussi bien le rêve, la langue, l’inconscient, que l’animal, l’enfant, le Juif, l’étranger, la femme."
    أحمد الطريبق Ahmed Tribak said...
    Ce que j'admire chez Adorno (et Horkeimer ...) c'est critique sévère et profonde de notre modernisme et son évolution négative. Mais quand il s'agit de perspective, on y trouve pas grande chose à part l'Utopie. Je ne vois pas de rapport avec Baudrillard.
    DT said...
    Ahmed Tribak, la "critique sévère et profonde de notre modernisme et son évolution négative" précisément, n'est-ce pas le rapport évident entre Baudrillard et Adorno ?

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