La création de la femme, in Le Paradis Perdu de John Milton, livre VIII (352-580), traduction Chateaubriand, Adam raconte à l'archange Raphael "son entretien avec Dieu touchant la solitude et une société convenable ; sa première rencontre et ses noces avec Eve" :

" Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé que tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées, mais toi-même, exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut te convenir ; tu avais une bonne raison pour la désapprouver franchement : pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses, qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul ; une compagnie telle que tu la voyais alors je ne t'ai pas destinée ; je te l'ai présentée seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en sûr ; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même, ton souhait exactement selon le désir de ton coeur. "

" Il finit, ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre, accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma nature, éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens, s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.

" Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant, m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du coeur, et le sang de la vie coulant frais : large était la blessure, mais soudain remplie de chair et guérie.

" La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains ; sous ses mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de sexe différent, si agréablement belle, que ce qui semblait beau dans tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle, contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché dans mon coeur une douceur jusque alors non éprouvée : son air inspira à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut, et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou pour déplorer à jamais sa perte et abjurer tous les autres plaisirs.

" Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage : la grâce était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux ; dans chacun de ses mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus m'empêcher de m'écrier à voix haute :

" Cette fois tu m'as dédommagé ! tu as rempli ta promesse, Créateur généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses belles ; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents ! et tu ne me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, moi-même devant moi. La femme est son nom ; son nom est tiré de l'homme : c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un coeur, une âme. "

" Ma compagne m'entendit ; et quoique divinement amenée, cependant l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas lui-même, est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis ; elle connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau nuptial, rougissante comme le matin : tout le ciel et les constellations fortunées versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie ; la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation : les oiseaux furent joyeux ; les fraîches brises, les vents légers murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous jetèrent des parfums du buisson embaumé, jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chanta les noces et ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa colline, pour allumer le flambeau nuptial.

" Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis. Je dois avouer que dans toutes les autres choses je trouve à la vérité du plaisir, mais tel que, goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement ni véhément désir : je parle de ces délicatesses de goût, de vue, d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie des oiseaux.

" Mais ici bien autrement : transporté je vois, transporté je touche ! Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange ! supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à l'épreuve pour résister à un pareil objet ; ou, dans ce qu'on a soustrait de mon côté on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait : du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements : quand j'approche de ses séductions, elle me semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe abaissée en sa présence ; la sagesse, discourant avec elle, se perd déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent, comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde occasionnellement : pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique. "